Les oiseaux d’eau et le Léman, une complicité au quotidien
Par : Bertrand POSSE - Centrale ornithologique romande de Nos Oiseaux
Il fait gris sous les courtes journées lacustres de janvier. Le froid mordant du vent du large n’engage guère que le marin ou le rêveur sur les jetées et les quais, où seuls les ricanements revêches des mouettes sont en mesure de troubler temporairement le clapotis régulier des vagues contre les enrochements. Nous sommes au coeur de l’hiver, de la saison morte, et pourtant aux portes d’une communauté abondante et somme toute assez discrète, celle des oiseaux d’eau.
Avec une superficie de 580 km2 et environ 170 km de rivage, le Léman est le plus grand lac d’Europe occidentale. Il fournit aux oiseaux d’eau en transit une escale attrayante, synonyme de ravitaillement et de repos. La halte est brève pour certains, juste le temps nécessaire pour faire le plein d’énergie avant le voyage, peut-être encore long, qui les attend. Pour d’autres, l’escale se prolonge et se mue en séjour, souvent même en hivernage ou en estivage si les conditions essentielles sont réunies. Mais c’est incontestablement à la saison froide que leLéman déploie tout son potentiel d’accueil et que ses eaux se garnissent d’une multitude de canards en tous genres.
Des canards sous haute surveillance
L’essentiel de ces palmipèdes nous vient du nord, par petites escadrilles, et leur arrivée s’opère sensiblement à partir de la mi-septembre déjà, en majorité cependant dès le milieu d’octobre et régulièrement encore jusqu’en janvier : nul besoin d’être ornithologue pour le remarquer, puisque quelques-uns de ces canards s’approprient sans tarder les eaux urbaines, où ils font la joie des enfant toujours prêts à les nourrir. Pour qui sait reconnaître les principales espèces, il est alors assez aisé de les compter en un site donné et de suivre l’évolution de leur peuplement au fil des mois. Mais sur l’ensemble du lac, c’est une autre affaire ! Malgré ses difficultés, l’entreprise ne relève pourtant pas de l’impossible puisqu’elle a débuté en 1950 et perdure depuis : tout d’abord réservés aux principaux lacs romands à l’initiative de l’ornithologue genevois Paul Géroudet, ces recensements hivernaux furent portés aux échelons national dès l’année suivante et international dès 1967. Cela va donc bientôt faire 50 ans que les ornithologues se répartissent une fois au moins au cours de l’hiver le long des rives du Léman, jumelles, télescope et carnet de notes en main, pour dénombrer et suivre sur le long terme l’évolution des effectifs d’oiseaux d’eau hivernants. Les résultats sont très instructifs. Ils évoquent à eux seuls l’importance que revêtent les eaux lémaniques pour l’hivernage des oiseaux aquatiques en Europe centrale puisque, au cours de ces 10 dernières années, on a recensé 33 espèces régulières et 13 irrégulières ou occasionnelles pour un effectif global moyen de 93’000 individus (extrêmes : 73’500 et 120’500 individus), sans les mouettes, trop mobiles et nombreuses pour être valablement dénombrées.
Des fluctuations rapides
Malgré les quelques lacunes des années 60 et les premiers comptages partiels des années 50, l’évolution du peuplement en oiseaux d’eau figure clairement à la hausse durant trois décennies, jusqu’au début des années 80 où l’effectif lémanique dépassa les 150 000 individus, toutes espèces confondues. Au-delà de fluctuations périodiques, cette tendance s’est infléchie depuis pour atteindre à nouveau le palier de la fin des années 60. Comment peut-on s’expliquer ces changements somme toute assez rapides et largement perceptibles à l’échelle d’une vie humaine ?
Les éléments de réponse que l’on peut apporter découlent directement des facteurs majeurs influençant l’abondance et la répartition des oiseaux : l’importance de la mortalité et des sources de nourriture disponibles. Ainsi convient-il de citer tout d’abord un lent accroissement général des populations européennes d’oiseaux d’eau depuis le début du siècle, suite essentiellement aux limitations introduites dans la pratique de la chasse sur notre continent : c’est là l’amorce de l’augmentation de nos peuplements lacustres en hiver, jusque dans les années 60 tout au moins. Les deux autres facteurs prépondérants lui font suite et s’y superposent largement ; ils sont d’ordre nourricier et revêtent une importance bien plus capitale et soudaine dans la compréhension de l’évolution des effectifs de nos palmipèdes au cours des trois dernières décennies.
Une abondance trompeuse ?
Jusque dans les années 50, l’état des eaux du Léman n’a guère suscité de préoccupations. Peu après cependant, des proliférations végétales annonçaient l’ère des phosphates, faisant la part belle à l’eutrophisation du lac : foisonnement de plantes aquatiques et de phytoplancton, réduction d’oxygène dans les profondeurs, mais aussi augmentation des ressources alimentaires pour divers poissons et invertébrés, et en conséquence pour les oiseaux qui s’en nourrissent. A ces pullulations nouvelles d’origine humaine s’est ajouté le hasard d’une introduction biologique, celle de la Moule zébrée, trouvée pour la première fois en 1962 à Territet. Ce mollusque bivalve d’origine orientale doit son expansion à sa très grande souplesse écologique et à la navigation fluviale qui lui a permis de coloniser des régions entières d’Europe. Ainsi, en 1965, il y en avait déjà dans tous les secteurs du lac en quantités impressionnantes ! Un âge nouveau s’ouvrait alors pour l’avifaune aquatique. Les principaux bénéficiaires furent en premier lieu les espèces plongeuses, telles que les fuligules et les foulques ou encore les canards marins. Après une vingtaine d’années, "l’effet moule zébrée" s’est estompé, vraisemblablement en conséquence d’une abondance moindre du bivalve. Les effectifs d’oiseaux d’eau hivernants semblent dès lors se stabiliser au-dessus de la moyenne de 1962, avec de fortes fluctuations en partie imputables à celles des réserves accessibles de la Moule zébrée. Qu’en sera-t-il à l’avenir ? Nous manquons encore d’éléments pour le préciser véritablement, mais il est fort probable que la tendance des prochaines années dépende, en partie du moins, de l’évolution de la teneur en phosphore dans les eaux du Léman (voir en page de couverture). Les importants efforts consentis depuis plus de trente ans pour estomper l’eutrophisation du lac portent leurs fruits : la charge en matière organique diminue progressivement, et les ressources alimentaires pour certains poissons, invertébrés aquatiques et palmipèdes diminuent en conséquence.
Des havres de paix pour les oiseaux
Si les oiseaux d’eau affectionnent nos plans d’eau, le Léman en particulier, c’est donc qu’ils y trouvent leur pitance en suffisance. Mais cela seul ne suffit pas à les fixer : il leur faut jouir également de la quiétude indispensable à leur repos, à leur vie secrète en période de nidification ou encore à leur séjour hivernal au cours duquel ils constitueront les réserves de graisse nécessaires à entamer le retour sur les lieux de reproduction et à assurer la pérennité de leur espèce. La chasse prohibée en rade de Genève dès 1877 fut une première amorce, valablement complétée sur territoire suisse dès 1925 par des révisions successives de la loi sur la chasse. Il apparaît aujourd’hui clairement que les diverses mesures imposées aux pratiques cynégétiques sur le lac ont contribué à augmenter la valeur ornithologique du Léman. A cette phase primordiale de protection des espèces a fait suite une volonté de protection des milieux de vie des oiseaux. En 1991, l’Ordonnance sur les réserves d’oiseaux d’eau et de migrateurs d’importance internationale et nationale (OROEM) obligea cantons et Confédération à surveiller les populations aviennes des secteurs concernés. La Suisse en compte 9 actuellement, dont 2 nous concernent tout particulièrement : le Rhône, entre la rade de Genève et la retenue de Verbois, ainsi que l’extrémité du Grand-Lac, entre Rivaz et St-Gingolph, englobant la totalité du domaine des Grangettes. Sur les rives françaises, seuls les 45 ha de réserve du delta de la Dranse jouissent d’un statut de protection particulier et sont classés Zone de protection spéciale (ZPS). Mais les espaces favorables aux oiseaux d’eau ne se limitent pas uniquement à ces secteurs puisque la chasse est exclue sur environ 80% du pourtour lémanique. Il va sans dire que les palmipèdes et échassiers jettent avant tout leur dévolu sur les zones qui, en plus de la tranquillité, leur offrent aussi un couvert bien garni, et aux premiers rangs desquels il convient de citer également les sites de Préverenges, d’Excenevex, de la Pointe-à-la-Bise et de la rade de Genève.
PORTRAITS DE VOLATILE
Grèbe huppé
Grand Cormoran
Blongios nain
Canard chipeau
Nette rousse
Fuligule milouin
Fuligule morillon
Harle bièvre
Foulque macroule
Mouette rieuse
Goéland leucophée
Date : 16. 06. 2004